Divagation vaches Corse

« Divagation »

Quand un humain se déplace dans un but précis ou se promène, on ne dit jamais qu’il « divague ». Par contre, quand une vache se déplace dans un but précis ou se promène, elle « divague ».

Pourquoi ? Parce que notre société est toujours spéciste, malgré ce que l’on sait. Parce que beaucoup refusent de reconnaître une volonté aux animaux. Pourtant, quand une vache défonce un grillage, c’est bien pour aller dans un jardin où l’herbe est verte. C’est bien sa volonté qui s’exprime si fort. Mais non, malgré cette évidence, on se permet de juger qu’elle erre au hasard. « Attention, pas d’anthropomorphisme ! », nous disait-on constamment il y a quelques années (ça s’entend beaucoup moins dans les milieux cultivés aujourd’hui).

Je comprends bien l’intérêt de ne pas faire d’anthropomorphisme, d’y aller prudemment quand il s’agit d’interpréter un phénomène. Un crocodile par exemple, n’est sans doute pas triste quand une larme coule au moment où il dévore sa proie (je n’ai pas vérifié, mais il paraît que c’est purement mécanique, le fait d’ouvrir la mâchoire comprime la glande lacrymale et une goutte s’écoule). Mais il serait tout aussi absurde d’affirmer que rien de ce que font les animaux ne nous est intelligible. Quand mon chat me mord le mollet et me regarde intensément, je sais qu’il veut que je lui donne à manger, je n’ai pas besoin d’envisager que je fais peut-être de l’anthropomorphisme. De la même façon, quand une vache se déplace, elle VEUT se déplacer, même si ses raisons peuvent nous paraître absurdes ou insignifiantes. Au cas où il y aurait des sceptiques endurcis, on dispose d’un vaste corpus de données scientifiques sur le sujet.

Donc si une vache VEUT se déplacer, elle ne « divague » pas. Elle se promène, ou elle va quelque part. Comme nous. Parler de « divagation » des vaches, c’est employer les mots de « l’ennemi », de ceux qui veulent, sciemment ou pas, nous faire croire qu’une vache ne se conçoit que parquée.

En Corse, nous connaissons les troupeaux de vaches « libres », et je trouve ça absolument magnifique. Elles sont libres non seulement parce qu’elles ne sont pas enfermées, mais aussi parce qu’elles n’appartiennent à personne. Ce phénomène est assez peu fréquent ailleurs vu l’étonnement et l’enchantement qu’il provoque chez les touristes… et chez moi… et j’espère chez vous…

De l’enchantement, oui, parce que devant un troupeau libre sur une plage, on se retrouve transporté momentanément dans un monde idéal d’égalité, de liberté et même de fraternité. L’enchantement de se voir si semblables et si différents.

On pourrait en tirer fierté, dire « chez nous les vaches sont libres », montrer un modèle de société future où règne la coexistence pacifique entre espèces. Là, il y aurait vraiment de quoi être fier d’être Corse, parce qu’on aurait participé à la déconstruction de la domination, de la même façon que ceux qui ont œuvré à donner le droit de vote aux femmes au temps de Pascal Paoli pouvaient être fiers.

Mais non, on brandit Pascal Paoli à tout bout de champ, mais on n’a rien retenu de son esprit d’ouverture de justice.
« Les vaches provoquent des accidents sur les routes, elles encornent les touristes sur les plages, elles détruisent les jardins, il faut retrouver leur propriétaire et l’obliger à les parquer, si elles n’ont pas de propriétaire, il faut les abattre, c’est malheureux mais il n’y a pas d’autre solution, et de toute façon c’est mieux même pour elles, dans la nature elle n’arrivent pas à survivre, elles se font renverser par les voitures, et quand elles sont malades ou affamées ou assoiffées, elles souffrent encore plus. »

Ce serait vraiment si irréalisable, de clôturer les abords des routes (en ménageant des corridors d’accès pour les animaux) ou de transformer de vastes espaces en sanctuaires, comme les parcs naturels, de soigner les animaux malades, de les aider à trouver à boire et à manger en période sécheresse ?

Qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas l’argent… Ouvrez le journal n’importe quel jour et comptabilisez un peu les millions dépensés pour des projets sans réelle importance… Pourquoi, lorsqu’on parle d’animaux, il n’y a subitement plus d’argent à dépenser ? Parce que nous n’avons pas encore démontré que nous sommes assez nombreux à nous soucier du sort des animaux. Les décideurs peuvent donc se désintéresser de ces questions, puisque ça n’aura pas d’impact négatif sur leur carrière.

Plus on parlera des animaux, plus le sujet gagnera en légitimité. Ne pas reprendre le terme « divagation » à son compte, c’est déjà un acte de résistance. Expliquer pourquoi on le conteste, c’est du militantisme. C’est affirmer que la vie d’une vache a autant d’importance à ses yeux que la nôtre en a pour nous.

Relevé dans le Corse Matin du 16 juin 2017 : « Sauver et protéger la brebis corse : trente ans de combats »

Article de Paul-Mathieu SANTUCCI : http://www.corsematin.com/article/culture-et-loisirs/sauver-et-proteger-la-brebis-corse-trente-ans-de-combats

Si vous trouvez dans l’article en quoi on a sauvé et protégé LES brebis corses, faites-moi signe. Je dis bien « LES » brebis et non « LA » brebis parce qu’on ne peut pas réduire les animaux à un concept. Ces sont des êtres sentients, et leur labellisation ne sert que les intérêts des hommes. Pour sauver et protéger vraiment les brebis corses, on pourrait déjà commencer par arrêter de manger leurs bébés à Pâques.
Ne perdez pas une occasion de dénoncer ce discours d’invisibilisation des animaux qu’on entend constamment.